Depuis qu’il a hérité de la totalité du pouvoir exécutif après l’expiration du mandat du Conseil présidentiel de transition, le 7 février 2026, Alix Didier Fils-Aimé gouverne seul, sans contre-pouvoir institutionnel. Vingt mois après son arrivée à la Primature, en novembre 2024, et cinq mois après avoir concentré entre ses mains l’ensemble de l’autorité exécutive, le constat s’impose : la mission qu’il s’était fixée rétablir la sécurité et organiser des élections  reste largement inaccomplie, et le pays continue de reculer.

Les 5, 6 et 7 juillet 2026, le Premier ministre participait à Sainte-Lucie à la 51ᵉ Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CARICOM, où il a mis en avant, entre autres, la reprise de certains territoires et le renforcement des forces de sécurité. Or, dans la nuit même du 4 au 5 juillet, pendant qu’il s’envolait pour ce sommet, la coalition criminelle Viv Ansanm relançait une offensive contre Kenscoff, visant l’installation de la Teleco à Obléon. Les affrontements se sont prolongés jusqu’à la mi-journée du dimanche, provoquant un nouveau mouvement de panique dans la zone un scénario qui rappelle un autre déplacement officiel, à Washington en juillet 2025, où Kenscoff avait déjà été attaquée pendant l’absence du chef du gouvernement.

Ce n’est pas un cas isolé. Le 11 juin 2026, James Boyard, inspecteur général de la Police nationale et chef de cabinet du ministre de la Défense, a été enlevé à Bourdon avec son épouse et leur fillette de six ans, alors qu’ils se rendaient chez le médecin. C’est, selon l’Associated Press, le plus haut gradé enlevé en Haïti depuis plusieurs années. Un mois plus tard, aucune confirmation officielle de sa libération n’a été rendue publique. Le message que la Primature cherche à projeter à l’international celui d’une sécurité en voie de rétablissement  se heurte donc, sur le terrain, à une réalité que les Haïtiens vivent chaque jour : gangs toujours actifs, hauts responsables de la sécurité eux-mêmes vulnérables, familles déplacées.

À cela s’ajoute la contestation politique de la légitimité même du gouvernement. Le 5 juillet, plusieurs organisations haïtiennes ont adressé une déclaration à la CARICOM qualifiant l’exécutif actuel de « gouvernement de facto », lui reprochant de ne disposer ni de la légitimité populaire ni de la crédibilité politique nécessaires pour conduire la transition vers un ordre démocratique. Elles rappellent qu’Haïti n’a organisé aucune élection nationale depuis 2016 une génération entière n’ayant jamais voté.

À ce tableau s’ajoute une allégation grave qui circule depuis peu sur les réseaux sociaux : une vidéo montrerait des hommes armés, présentés comme membres du gang Kokorat San Ras dans l’Artibonite, en train de décapiter un homme. Selon plusieurs témoignages recueillis dans les commentaires, la victime aurait été présentée par ses bourreaux comme un chauffeur d’engins lourds travaillant pour la Police nationale, engagé pour détruire des caches du gang dans la région. Jusqu’à présent, aucune organisation de défense des droits humains ni aucune autorité locale ou nationale n’en a fait état, malgré la gravité du crime allégué. Ce silence institutionnel, s’il se confirme dans la durée, constituerait en lui-même un sujet d’inquiétude distinct, révélateur soit d’un déficit de présence de l’État dans le Bas-Artibonite, soit d’une absence de suivi des informations circulant sur le terrain.

Ce silence, aussi troublant soit-il, s’inscrit dans un schéma documenté depuis longtemps dans le Bas-Artibonite. En juillet 2025, le même gang Kokorat San Ras avait massacré au moins neuf civils dans la commune de l’Estère un massacre confirmé par plusieurs médias et par des organisations locales, qui avaient alors réclamé le départ du commissaire responsable de la zone, dénonçant son « inefficacité ». Quelques jours plus tôt, un chauffeur de camionnette, Oriol Thomas, avait été abattu par ce même gang sur la Route nationale n°1, dans une indifférence officielle que la presse locale avait déjà qualifiée de « silence des autorités policières ». Ce n’est donc pas un hasard si une population laissée à elle-même dans cette région choisit aujourd’hui de filmer et de diffuser elle-même les exactions des gangs : c’est souvent le seul moyen qu’il lui reste pour que ces crimes ne restent pas totalement invisibles. Que le gouvernement continue, un an plus tard, à ne réagir ni aux massacres confirmés ni aux allégations les plus graves qui circulent sur les réseaux sociaux, en dit long sur l’absence de l’État dans une région qui compte pourtant parmi les plus violentes du pays.

À observer la trajectoire d’Alix Didier Fils-Aimé, une question mérite d’être posée sans détour : l’énergie du pouvoir sert-elle d’abord à sauver la République, ou à consolider la position de ceux qui la dirigent ? Pendant que les groupes armés redessinent la carte de la peur, que des familles entières fuient leurs quartiers et que l’économie peine à repartir, le débat public reste dominé par la recomposition des rapports de force au sommet de l’État plutôt que par la reconquête du territoire.

Les rues réclament la sécurité. Les tribunaux réclament des moyens. Les écoles réclament la paix. Les entrepreneurs réclament de la stabilité. Le véritable héritage d’un dirigeant ne se mesure pas au nombre de postes qu’il contrôle ni aux appuis qu’il obtient à l’étranger, mais à la sécurité retrouvée, à la justice rendue, à l’économie relancée et à la dignité restaurée pour les citoyens. Si le pouvoir devient une fin en soi, c’est la République qui en paie le prix, et l’Histoire, tôt ou tard, rend son jugement.

Le défi d’Alix Didier Fils-Aimé n’est donc pas seulement de conserver le pouvoir. Il est de convaincre, par des résultats vérifiables et non par des communiqués, que ce pouvoir est exercé d’abord pour le pays.

Auteur: Love- Marckendy PAUL, Journaliste, Juriste