Il y a des décisions administratives qui révèlent, mieux que n’importe quel discours, ce que les autorités pensent réellement des citoyens qu’elles sont censées servir. La décision de la commission municipale de Cap-Haïtien de déplacer les marchands du marché Cluny vers le site de Shada 2 en est un exemple frappant. Une décision prise dans les bureaux, loin de la réalité du terrain, loin de la souffrance des gens, et qui a provoqué ce mercredi 4 mars une mobilisation populaire massive dans les rues de la deuxième ville du pays.

Ce n’est pas du jour au lendemain que ces femmes et ces hommes ont décidé de descendre dans la rue. La tension montait depuis que la commission municipale, dirigée par Angie Bell, avait annoncé son projet de les relocaliser à Shada 2, un espace situé à l’entrée sud-est de Cap-Haïtien. Pour les marchands, cette annonce est tombée comme un coup de massue sur des épaules déjà brisées.

Le cortège qui a traversé les rues de la ville ce mercredi était impressionnant. Plusieurs centaines de personnes marchaient côte à côte, unies par une même détermination : refuser de partir. Des femmes portant des pancartes faites à la main, des hommes scandant des slogans à plein poumon, des visages épuisés mais résolus. La foule grossissait à chaque carrefour, signe que la cause dépasse les seuls marchands directement concernés. Toute une communauté se reconnaît dans cette injustice.

Pour comprendre pourquoi ces marchands refusent avec une telle énergie de quitter leur espace, il faut d’abord comprendre ce que représente le marché Cluny dans leur vie. Ce n’est pas simplement un endroit où l’on étale des marchandises. C’est un lieu chargé d’histoire, un espace que des générations de commerçants ont investi, transformé, fait vivre. C’est là que des familles entières trouvent de quoi manger, payer l’école des enfants, faire face aux imprévus du quotidien.

Dans un pays où le travail formel reste rare et où l’État n’offre aucun filet de sécurité sociale digne de ce nom, un emplacement au marché représente une ressource irremplaçable. Le perdre, c’est perdre bien plus qu’un simple point de vente. C’est perdre un équilibre fragile, durement construit au fil des années, parfois au fil des générations.

Ce que la commission municipale semble avoir délibérément ignoré, c’est le contexte dans lequel elle impose cette décision. Le 25 janvier dernier, un incendie violent a ravagé le marché Cluny. Des centaines de marchands ont tout perdu en quelques heures : leurs étals, leurs stocks, leur matériel, leurs économies investies en marchandises. Du jour au lendemain, ils se sont retrouvés les mains vides, sans ressources, sans aide de l’État, sans perspective immédiate de se relever.

Ces femmes et ces hommes n’ont pas eu le temps de souffler. À peine avaient-ils commencé à rassembler les morceaux de ce qui leur restait que la mairie leur annonçait qu’ils devaient en plus quitter les lieux. Le message envoyé est brutal dans sa froideur : peu importe ce que vous avez vécu, peu importe vos pertes, la décision est prise, vous devez partir. Un marchand, encore choqué par l’enchaînement des épreuves, l’a dit avec des mots simples mais qui font mal : après les flammes, on nous jette à la rue. Ce résumé en dit long sur le sentiment d’abandon qui étreint toute cette population.

La question que tout le monde se pose est simple : vers quoi veut-on exactement envoyer ces marchands ? La réponse, une fois qu’on examine la réalité du site proposé, est accablante. Le terrain de Shada 2 n’est pas préparé. Il n’y a pas d’abris, pas de structures pour accueillir des activités commerciales organisées, pas d’eau courante, pas d’installations sanitaires d’aucune sorte.

Déplacer des centaines de marchands vers un espace dépourvu de tout équipement de base, c’est les condamner à travailler dans des conditions indignes. C’est les exposer à des risques sanitaires sérieux. C’est surtout leur envoyer le signal que leur santé, leur hygiène, leur confort minimal ne comptent pas dans les calculs de ceux qui prennent les décisions. Une vraie relocalisation nécessite une préparation sérieuse : des infrastructures, une consultation des commerçants, un calendrier réaliste, des garanties. Rien de tout cela n’a été fait.

La commission municipale a simplement désigné un endroit sur une carte et dit : vous irez là. Ce n’est pas de la gestion urbaine. C’est de l’improvisation habillée en autorité.

Ce qui choque peut-être le plus dans cette affaire, c’est l’absence totale de dialogue. À aucun moment les marchands ne semblent avoir été consultés, associés à la réflexion, informés à l’avance de manière respectueuse. La décision leur a été imposée, comme on impose une règle à des personnes dont l’avis ne compte pas.

Ce type de gouvernance descendante, où les autorités décident seules sans écouter les premiers concernés, est particulièrement destructrice dans un contexte comme celui de Cap-Haïtien. La ville fait face à des défis considérables. Elle a besoin que ses habitants lui fassent confiance, que les commerçants du secteur informel, qui constituent une partie importante de son tissu économique, sentent qu’ils sont respectés et protégés. En agissant de cette façon, la commission municipale n’a pas seulement pris une mauvaise décision sur le fond. Elle a aussi abîmé le lien fragile qui doit exister entre les institutions et les citoyens.

Derrière les slogans et les pancartes, il y a des réalités humaines concrètes que les chiffres ne peuvent pas résumer. Il y a des mères qui ne savent pas comment elles vont nourrir leurs enfants si elles perdent leur emplacement. Des pères qui ont contracté des dettes pour reconstituer un stock après l’incendie de janvier et qui voient toute leur logique financière s’effondrer. Des jeunes qui travaillaient aux côtés de leurs parents depuis l’adolescence et qui se demandent ce qu’il leur reste.

Ces marchands ne sont pas des manifestants professionnels. Ce sont des gens ordinaires, poussés à bout par une succession de coups durs, qui ont décidé ce mercredi de faire entendre leur voix parce qu’ils n’ont plus d’autre recours. Leur inquiétude pour l’avenir est profonde et légitime. Leur colère ne demande pas à être réprimée. Elle demande à être écoutée.

La commission municipale a encore la possibilité de corriger le tir. Cela suppose d’abord de suspendre immédiatement la décision de déplacement pour reprendre le dialogue avec les marchands. Cela suppose ensuite, si une relocalisation reste envisagée, de préparer sérieusement le site avant d’y envoyer qui que ce soit : eau, sanitaires, abris, organisation. Cela suppose enfin de reconnaître publiquement que la méthode employée jusqu’ici n’a pas respecté les droits et la dignité des commerçants concernés.

La mobilisation de ce mercredi est un signal d’alarme. Si les autorités locales choisissent de l’ignorer, elles prendront le risque de voir la tension monter encore davantage dans une ville qui n’en a pas besoin.

Comment une commission municipale peut-elle, en toute conscience, ordonner le déplacement de centaines de travailleurs déjà ruinés par un incendie vers un terrain sans eau, sans toilettes et sans aucune infrastructure d’accueil, sans les avoir consultés une seule fois, et continuer à prétendre qu’elle gouverne dans l’intérêt du peuple de Cap-Haïtien ?​​​​​​​​​​​​​​​​


Éditorial. Love-Marckendy Paul , Journaliste – Juriste