Il y a quelque chose de troublant à voir une partie de la jeunesse haïtienne monter sur scène en brandissant le mot « rupture et de réveil » comme un étendard neuf, pendant que le pays continue de s’enfoncer, année après année, dans les mêmes ornières qui le paralysent depuis plus de quarante ans. Le discours séduit. Il rassemble les foules et redonne un souffle d’espoir à des jeunes lassés d’attendre leur tour dans un pays où l’ascenseur social semble définitivement en panne.

Mais un discours, aussi bien tourné soit-il, n’a jamais nourri personne. Une salle pleine d’applaudissements et de slogans n’a jamais construit une route praticable, ni une école qui tient debout après la saison des pluies, ni un hôpital capable d’accueillir dignement ses malades. L’enthousiasme n’est pas une politique publique, et la ferveur d’un rassemblement ne remplace ni un plan budgétaire, ni un bilan vérifiable, ni une vision claire de ce que serait un pays enfin gouverné autrement. Tant que la rupture reste un mot lancé du haut d’une estrade, et non un projet chiffré, présenté et défendu devant la population, elle risque fort de n’être qu’un slogan de plus dans la longue liste des promesses que ce pays a déjà entendues, portées, puis vues s’effondrer.

Ces derniers temps, plusieurs jeunes visages se sont présentés comme les héritiers d’une colère légitime, celle d’un peuple qui a vu ses rêves confisqués génération après génération. Le mot d’ordre est toujours le même : en finir avec un système qui a tout pillé. Sur le papier, l’idée séduit. Dans les faits, elle reste à démontrer.

Car derrière les rassemblements bien organisés, les banderoles et les prises de parole enflammées, une question simple demeure sans réponse : qui finance ces mouvements de jeunesse ? Réunir des centaines de personnes, louer des espaces, produire du contenu pour les réseaux sociaux tout cela a un coût. Dans un pays où l’argent sale a fini par se fondre dans presque tous les recoins de la vie publique, le silence sur cette question n’est pas un détail qu’on peut balayer d’un revers de main.

Il y a aussi cette contradiction qui saute aux yeux : nombre de ces jeunes qui se présentent aujourd’hui en rupture et réveil se sont formés dans les couloirs mêmes du pouvoir qu’ils dénoncent. Ils ont écrit des discours pour des conseillers présidents ,ministres,sénateurs , appris les codes des partis traditionnels, côtoyé de près ceux qu’ils qualifient désormais de fossoyeurs du pays. Peut-on vraiment se réclamer d’une rupture quand on porte encore, quelque part, l’empreinte de ce que l’on prétend combattre ?

Personne ne conteste que la jeunesse mérite sa place. Elle représente plus de la moitié de la population, elle subit les conséquences de choix politiques qu’elle n’a jamais faits, et elle a parfaitement le droit d’exiger d’être entendue au Parlement, dans les ministères, dans les grandes décisions du pays. Ce droit-là n’est même pas discutable.

Ce qui l’est, en revanche, c’est la manière dont certains transforment cette légitimité en simple tremplin électoral. Être jeune ne suffit pas. Parler de réveil ne suffit pas. Ce dont Haïti a besoin, ce sont des acteurs capables de montrer, avec des preuves concrètes, ce qu’ils ont déjà accompli pour leur communauté, ce qu’ils comptent réellement changer, et comment ils comptent le financer sans recourir aux mêmes pratiques opaques qu’ils dénoncent à longueur de discours.

L’âge n’a jamais été une garantie d’intégrité. Il ne l’est pas plus aujourd’hui qu’il ne l’était hier. Ce sont les actes qui parlent, les comptes qui se vérifient, les promesses qui se tiennent dans le temps.

Alors, avant de se laisser porter par l’enthousiasme d’un discours neuf, une question mérite d’être posée à voix haute : ce vent de rupture annoncé changera-t-il vraiment le destin du pays, ou n’est-il qu’un nouveau visage donné à de vieilles habitudes ?

Love-Marckendy PAUL, Journaliste Indépendant