Depuis un bon moment, un groupe de jeunes du département du Nord porte un discours de renouveau générationnel. Mais sur le terrain, ce même groupe reste englué dans les vieux réflexes du système politique qu’il dit vouloir dépasser. C’est cette contradiction qui pose une question dérangeante : pourquoi, dans le département du Nord et particulièrement à Cap-Haïtien si peu de jeunes osent-ils élever la voix face au Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé ?
Depuis la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT) le 7 février 2026, Alix Didier Fils-Aimé a assumé seul la direction de l’exécutif d’Haïti, devenant de facto chef de l’État avec un pouvoir plein et sans contrepoids institutionnel. Dans son discours à cette occasion, il a renouvelé son engagement à rétablir la sécurité, favoriser le dialogue national et organiser des élections les mêmes promesses qu’à son entrée en fonction.
C’est précisément ce constat qui nourrit le soupçon d’une partie de la jeunesse du Nord : voir un homme seul aux commandes, sans le contrepoids qu’offrait autrefois le CPT, pendant que le discours officiel continue de parler de « travail d’équipe », de réformes et de restauration de l’État.
Si un groupe de jeunes affirme porter les couleurs d’une nouvelle génération, pourquoi ce même groupe ne conteste-t-il jamais publiquement les choix du pouvoir central dans son propre département ? Plusieurs pistes méritent d’être posées comme questions, et non comme certitudes :
– Est-ce la crainte de perdre l’accès à des postes ou des opportunités locales ?
– Est-ce le confort d’un statu quo qui profite à quelques-uns, sous couvert de discours rassembleur ?
– Est-ce l’absence de structures indépendantes capables de porter une critique organisée, hors des logiques de clientélisme ?
Ce sont des questions légitimes à documenter et à investiguer pas des conclusions déjà tranchées.
Pendant ce temps, le département du Nord reste largement dépourvu d’infrastructures de base : des routes en mauvais état, un accès à l’électricité toujours défaillant. Face à cette réalité, on attendrait d’un groupe qui se réclame de la jeunesse qu’il porte la voix de la population et réclame des comptes. Or, c’est l’inverse qui semble se produire : ce silence, ou pire, ce soutien tacite, revient à cautionner l’inaction d’un pouvoir que beaucoup considèrent illégitime un Premier ministre gouvernant de facto à la tête du pays depuis plus de 20 mois, sans résultats tangibles à présenter à la population.
Un vrai changement générationnel ne se mesure pas au nombre de jeunes visibles autour du pouvoir, mais à leur capacité réelle à contester, proposer et rompre avec les pratiques héritées : opacité dans la nomination aux postes clés, absence de redevabilité, concentration des décisions entre peu de mains. Tant qu’un groupe qui se dit jeune continue de fonctionner selon les mêmes réflexes que ceux qu’il critique, il ne représente pas une rupture il en est le prolongement.
Il faut le dire clairement : l’affirmation selon laquelle le Premier ministre distribuerait délibérément des postes clés dans les départements pour étouffer toute contestation est, à ce stade, une lecture politique et non un fait établi par une source vérifiée. Elle mérite d’être creusée par une enquête journalistique rigoureuse avec des noms, des dates, des documents plutôt que d’être affirmée comme une vérité acquise. Ce qui est vérifiable, en revanche, c’est que le pouvoir exécutif est aujourd’hui concentré entre les mains d’un seul homme depuis la fin du CPT, et que ses engagements publics (sécurité, dialogue, élections) restent, pour l’instant, à l’état de promesse.
Se réclamer d’une génération est facile. Contester un système qui profite à ceux qui le dirigent l’est beaucoup moins et surtout quand ce système est aussi celui qui distribue les opportunités. C’est dans cet écart, à Cap-Haïtien comme ailleurs, que se mesure la sincérité d’un discours de changement.
