Il y a des institutions publiques dont l’existence serait presque anecdotique si leurs dégâts n’étaient pas si visibles, si concrets, si douloureux au quotidien. La Direction Nationale de l’Eau Potable et de l’Assainissement (DINEPA) et son bras régional, l’OREPA Nord, font désormais partie de cette catégorie au Cap-Haïtien. Trois ans de chantiers, des millions de gourdes investis ou plutôt engloutis, et la deuxième ville du pays ressemble aujourd’hui davantage à un champ de mines qu’à une métropole en développement.


Une ville livrée aux gravats et à l’abandon

Parcourir certains quartiers du Cap-Haïtien, c’est désormais un parcours du combattant. Les chaussées, éventrées par les équipes techniques de l’OREPA Nord pour poser des tuyaux ou effectuer des raccordements, n’ont jamais été correctement réhabilitées. Des tranchées béantes, des pavés épars, des dos-d’âne improvisés de bitume en décomposition : voilà le legs quotidien des interventions de la DINEPA dans les rues de la ville.

Les riverains ne se déplacent plus ils survivent à la route. Certains motocyclistes ont payé de leur intégrité physique la négligence institutionnelle de cette direction. Des accidents de la circulation, directement imputables à l’état des voies dégradées par ces chantiers inachevés, ont été signalés dans plusieurs artères. Des victimes anonymes, dont personne, ni à la DINEPA ni à la mairie, ne semble vouloir assumer la responsabilité.

Ce n’est pas seulement une question d’esthétique ou de confort. C’est une question de sécurité publique. Et quand une institution de l’État met en danger la vie des citoyens par son incurie, cela s’appelle une faute grave.

Au micro de MakoLove en  novembre 2025, avait rencontré Jean Bernardin Poisson, directeur régional de la DINEPA. Face aux caméras et au micro, cet homme avait offert aux habitants du Cap-Haïtien la monnaie courante des responsables haïtiens : de belles paroles. Il avait alors solennellement déclaré que l’institution allait réparer « tous les espaces creusés pour les travaux » et les remettre « plus bien qu’avant ».

Quatre mois ont passé. Les trous sont toujours là. Les trottoirs éventrés, toujours là. Les routes impraticables, toujours là. La promesse du directeur régional, elle, semble s’être évaporée dans les airs chauds du nord du pays.

Ce n’est pas la première fois. Ce ne sera probablement pas la dernière. Depuis plus de trois ans que les travaux de la DINEPA ont débuté dans la région, aucun résultat significatif n’a été produit ni sur l’accès effectif à l’eau potable, ni sur la réhabilitation des infrastructures détruites. Trois ans. Mille jours d’inaction organisée.

L’argent coule, mais pas l’eau

La Banque Interaméricaine de Développement (BID) et d’autres instances internationales ont pourtant financé ce projet. De l’argent étranger, souvent versé au nom de la coopération pour le développement et du bien-être des populations défavorisées, a été injecté dans ce chantier. Des millions destinés à garantir aux Capois l’accès à l’eau potable, cette ressource vitale que trop d’habitants de la ville peinent encore à obtenir.

Des véhicules neufs pour les élus, des nids-de-poule pour le peuple

Le mardi 24 mars 2026, la DINEPA a organisé une cérémonie de remise de matériels roulants à l’OREPA Nord dans le cadre du projet EPARRDD. Au menu : 9 véhicules flambant neufs, 23 motocyclettes et 5 tricycles. Un investissement conséquent, présenté comme une avancée pour le service. Mais la population capoise n’a pas applaudi. Elle a ricané, avec l’amertume de ceux qui ont vu trop de promesses brisées. Car pendant que les cadres de l’OREPA Nord vont bientôt sillonner la ville au volant de voitures neuves avec climatisation, les habitants, eux, roulent sur des routes éventrées par les mêmes équipes qui se sont offert cette flotte. Il y a quelque chose d’obscène dans cette image. Une institution incapable de reboucher un trou de chaussée s’équipe de véhicules neufs. Une direction régionale incapable d’honorer ses engagements de réhabilitation s’offre des motocyclettes.

Tandis que la ville souffre, l’institution se modernise  pour le confort de ses représentants, pas pour le service de la population.

C’est le portrait fidèle d’une institution gangrenée par ses propres contradictions : elle dépense pour paraître, refuse d’agir pour servir. La corruption ne se manifeste pas toujours par des enveloppes qui changent de mains dans l’ombre. Parfois, elle se parade en plein jour, sous la forme d’un 4×4 climatisé garé devant un trottoir défoncé.

La propagande comme paravent : quand l’image remplace l’action

Face à la montée du mécontentement populaire, la DINEPA a trouvé sa parade préférée : la communication. L’institution multiplie les campagnes médiatiques, commande des reportages soigneusement mis en scène, finance des opérations de lobbying auprès d’acteurs politiques et médiatiques, et inonde l’espace public de discours rassurants sur l’avancée des travaux et les bénéfices à venir.

Des conférences de presse sont organisées. Des images de tuyaux posés et de poignées de main officielles circulent sur les réseaux sociaux. Des communiqués vantent des « avancées significatives » et des « projets structurants pour les populations ». Tout est fait pour entretenir l’illusion d’une institution dynamique, engagée, soucieuse du bien commun.

Mais il suffit de sortir dans la rue. Il suffit d’aller dans les quartiers populaires du Cap-Haïtien pour voir ce que valent ces discours. La réalité, elle, n’a pas été retouchée par un graphiste ni validée par un chargé de communication : ce sont des trous dans le bitume, des familles sans eau courante, des accidents sans indemnisation et des promesses sans lendemain.

Cette stratégie médiatique n’est pas innocente. Elle est calculée. Elle vise à neutraliser les critiques, à décourager les journalistes qui enquêtent, à convaincre les bailleurs de fonds internationaux que l’argent versé est bien utilisé. C’est un mensonge organisé, institutionnalisé, financé avec les mêmes ressources publiques qui auraient dû aller à la réhabilitation des routes et à l’installation des bornes-fontaines.

Une institution qui consacre plus d’énergie à gérer son image qu’à gérer ses chantiers a définitivement perdu le sens de sa mission. La DINEPA ne souffre pas d’un problème de communication. Elle souffre d’un problème d’honnêteté.

Qu’est-ce qui explique un tel bilan ? La seule réponse honnête est double : l’incompétence et la corruption. L’incompétence, parce qu’une institution sérieuse ne laisse pas des chantiers ouverts pendant trois ans sans bilan. La corruption, parce qu’on ne refuse pas de mettre en œuvre des financements disponibles sans raison et la raison, généralement, s’appelle intérêt personnel.

Les habitants du Cap-Haïtien méritent mieux. Ils méritent une institution qui rend compte, qui tient ses engagements, qui traite la reconstruction de leur cadre de vie comme une priorité non comme une ligne budgétaire à optimiser au profit de quelques-uns. Ils ont été patients. Ils ont écouté les promesses. Ils ont cru, peut-être, que les choses allaient changer.

Mais la DINEPA leur a appris, à la dure, une leçon amère : dans ce pays, certaines institutions ne sont pas là pour servir le peuple. Elles sont là pour survivre à ses dépens.

Au Cap-Haïtien, pendant que les travaux de la DINEPA continuent de défigurer les rues, que des accidentés comptent leurs fractures et que des familles entières vivent sans eau courante depuis des années, une question s’impose avec une urgence morale que personne ne peut plus esquiver : jusqu’à quand les autorités compétentes nationales comme internationales laisseront-elles la DINEPA et l’OREPA Nord continuer à dilapider les ressources publiques, trahir les promesses faites aux Capois et gouverner dans l’impunité totale, pendant que la deuxième ville du pays s’effondre sous le poids de leur incompétence et de leur corruption ?

Avis utilisateurs – Les photos utilisées proviennent d’images capturées par d’autres journalistes de la ville du Cap-Haïtien, ainsi que par des citoyens engagés qui expriment leur mécontentement face à la DINEPA.