Le 27 juillet 2026, le Conseil électoral provisoire (CEP) a publié, depuis son bureau de Pétion-Ville, le calendrier des opérations électorales 2026-2027 : premier tour de la présidentielle et des législatives le 13 décembre 2026, le second tour le 21 février 2027, entrée en fonction des nouveaux élus prévue début mars 2027. L’inscription des électeurs a débuté le 30 juillet à Port-au-Prince, et les candidats ont jusqu’au 2 octobre pour déposer leur dossier. Un seul détail assombrit ce calendrier, et le CEP lui-même le reconnaît noir sur blanc dans son communiqué : le respect de ces échéances « dépend de l’établissement d’un climat sécuritaire acceptable ». Une condition, pas une promesse.

C’est dans ce contexte qu’il faut poser une question dérangeante, mais nécessaire pour tout lecteur qui veut comprendre où en est réellement le pays? Que se passerait-il si les hommes qui contrôlent aujourd’hui des pans entiers du territoire national décidaient, eux aussi, de se déclarer candidats ? Ce n’est pas une information aucun chef de gang n’a, à ce jour, déposé de candidature au CEP mais c’est une hypothèse qui mérite d’être posée noir sur blanc, tant elle révèle l’ampleur du vide institutionnel dans lequel ce scrutin doit se tenir.

Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021, la coalition « Viv Ansanm », dirigée par Jimmy Chérizier, dit « Barbecue », ancien policier devenu chef du G9 an Fanmi e Alye, a étendu son emprise sur une large partie de la zone métropolitaine de Port-au-Prince. Chérizier a été désigné « terroriste étranger » par le département d’État américain en mai 2025 et inculpé en août de la même année par un grand jury fédéral pour violation de sanctions et financement d’activités de gangs. Un mandat de recherche international pèse sur lui.

À ses côtés, Vitel’Homme Innocent, chef du gang Kraze Baryè recherché par le FBI, une récompense de deux millions de dollars offerte pour sa capture a multiplié les attaques dans l’Artibonite et à Pétion-Ville. Le 17 juillet 2026, une attaque contre le commissariat de Marchand-Dessalines, dans l’Artibonite, a fait un mort et détruit les locaux de la police, faisant craindre que la commune ne bascule entièrement sous contrôle armé. Le gang Gran Grif est également actif dans cette même région, ainsi que dans une partie du Plateau Central. Enfin, Johnson André, alias « Izo », dirige le gang 5 Segond à partir de Village-de-Dieu, un des points de contrôle stratégiques de la capitale.

Ces trois hommes, et les coalitions qu’ils dirigent, exercent une autorité de fait sur des zones qui représentent un poids électoral considérable : administration de la justice informelle, contrôle des axes routiers, taxation de la population, distribution de l’aide. Dans ces territoires, l’État haïtien n’exerce plus, à l’heure actuelle, l’essentiel de ses prérogatives régaliennes.

Voilà pourquoi l’hypothèse d’une candidature même si elle reste, à ce jour, de l’ordre du scénario et non du fait constaté n’est pas absurde. Elle met en lumière une question bien réelle, elle : comment le CEP compte-t-il organiser l’inscription des électeurs, l’installation des bureaux de vote et le dépouillement des résultats dans des communes où l’autorité de l’État est contestée, voire absente ? Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, devenu chef de facto de l’exécutif depuis l’expiration du mandat du Conseil présidentiel de transition le 7 février 2026, a affirmé le 2 mai dernier, lors d’un entretien à CNN avec Christiane Amanpour, que « pour la première fois depuis 2021, les gangs sont sur la défensive » dans certaines zones de la capitale, grâce à l’appui de la Force de répression des gangs (GSF), de la Police nationale et des Forces armées d’Haïti. Le 5 août, il a présidé une réunion stratégique avec le nouveau chargé d’affaires américain pour renforcer cette coopération sécuritaire.

Ces déclarations, aussi encourageantes soient-elles pour l’opinion publique, ne suffisent pas à répondre à la question centrale : une avancée « Voilà pourquoi l’hypothèse d’une candidature même si elle reste, à ce jour, de l’ordre du scénario et non du fait constaté n’est pas absurde. Elle met en lumière une question bien réelle, elle : comment le CEP compte-t-il organiser l’inscription des électeurs, l’installation des bureaux de vote et le dépouillement des résultats dans des communes où l’autorité de l’État est contestée, voire absente ? Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, devenu chef de facto de l’exécutif depuis l’expiration du mandat du Conseil présidentiel de transition le 7 février 2026, a affirmé le 2 mai dernier, lors d’un entretien à CNN avec Christiane Amanpour, que « pour la première fois depuis 2021, les gangs sont sur la défensive » dans certaines zones de la capitale, grâce à l’appui de la Force de répression des gangs (GSF), de la Police nationale et des Forces armées d’Haïti. Le 5 août, il a présidé une réunion stratégique avec le nouveau chargé d’affaires américain pour renforcer cette coopération sécuritaire.

Ces déclarations, aussi encourageantes soient-elles pour l’opinion publique, ne suffisent pas à répondre à la question centrale : une avancée « dans certaines zones » permet-elle de tenir un scrutin national crédible, alors que l’Artibonite continue d’enregistrer des attaques contre les institutions de l’État et que le Plateau Central reste partiellement sous la coupe de groupes armés ? Le CEP lui-même a conditionné son propre calendrier à un climat sécuritaire qui, au moment de la publication de ce texte, n’est établi que par intermittence.

Poser la question d’une candidature de chefs de gangs, ce n’est pas leur prêter une intention qu’ils n’ont pas revendiquée publiquement. C’est un exercice journalistique : pousser le raisonnement jusqu’au bout pour mesurer l’ampleur du problème institutionnel. Un ancien ministre de l’Intérieur haïtien avait résumé, il y a plusieurs années déjà, une réalité que la crise actuelle n’a fait que confirmer : dans leurs zones respectives, ces hommes sont, de facto, des autorités politiques reconnues par une partie de la population, faute d’alternative crédible offerte par l’État.

Ce constat oblige les électeurs, les candidats et les observateurs internationaux à se poser une série de questions concrètes avant décembre : Qui votera dans les zones sous contrôle armé, et comment ? Le CEP publiera-t-il une carte précise des bureaux de vote inaccessibles ? Les millions de déplacés internes, qui ont souvent perdu leur carte d’identité électorale dans la fuite, pourront-ils se réinscrire à temps ? Et surtout : un scrutin qui exclurait de facto une partie significative du territoire national Artibonite, Plateau Central, portions de l’aire métropolitaine peut-il prétendre à une légitimité pleine et entière ?

Ce sont ces questions, et non un scénario de candidature, qui doivent occuper le débat public haïtien dans les mois qui viennent. La rigueur exige de le dire clairement : à ce jour, aucune source vérifiable ne permet d’affirmer qu’un chef de gang ait déposé ou annoncé une candidature. Mais la rigueur exige tout autant de reconnaître que la question institutionnelle qu’un tel scénario soulèverait est déjà, elle, bien réelle et qu’elle attend une réponse du CEP et du gouvernement avant le 13 décembre.

Love-Marckendy PAUL – Journaliste Indépendant